Enfin au calme à la maison après le pénible corps à corps, odeurs à odeurs du métro. Home, sweet home. Je jette mon perfecto dans un coin, allume la télé, me vautre sur la banquette, retire mes freestyle jaune citron, et me concentre dans la contemplation de mes pieds que je tortille afin de les soulager de cette journée de séquestration.
Me voici donc vautrée dans sur ma banquette, avec cette irrépressible besoin de me plaindre. J’allais donc comme prévu appeler Sid’, histoire de savoir ce qu’elle pensait de tout cela.Ca sonnait. Décroche, décroche, je t’en prie, je n’ai pas envie d’avoir à appeler Jane-Charlotte car elle risquait d’être trop radicale. Je l’imaginais déjà me dire de sa voix rauque:
« Laisse tomber Liz’ et arrête une fois pour toute de te focaliser sur un mec à la fois, ce sont des incapables, faut en avoir au moins 5 ou 6 sous la main pour réussir à obtenir un emploi du temps suffisamment divertissant! Crois-moi Liz, laisse tomber cet empoté, saute dans ton slim le plus moulant, enfile ton soutif le plus rembourré et bouge avec moi ce soir, on va te trouver de vrais mecs, dociles, efficaces et pas trop fufut’ et les rendre fous de toi ! ».Elle était atroce.
Non j’avais besoin d’une personne romantique, optimiste et aussi faible que moi.
Ouf, elle décroche ! Pourvu qu’elle ne soit pas occupée !
« Hey Sid’, ça va ?
-Hey Salut, comment- vas-tu ?
-bah, ça va, alors quoi de neuf ? »Ca ce sont les formules de politesse pour faire genre on n’appelle pas sa copine que pour se plaindre. Grosse prise de risque car en vérité car on s’expose à la situation suivante:qu’elle ait un problème plus gros que le notre et que l'on se retrouve alors forcée de l'écouter. Ce serait alors l’impasse et il deviendrait indécent de raconter son propre et insignifiant malheur à son tour.
Je retenais mon souffle :
« Mais ça va très très bien » (ouf !), « je sors à l’instant de chez moi, et j’arrive tout juste à Oberkampf, où j’ai mon rendez-vous galant !
-ton quoi ?
-je ne te l’avais pas dit ? Ah bon ! Et bien tu sais, le mec que j’ai rencontré la dernière fois, à la soirée, figure-toi que depuis dimanche dernier nous passons nos soirées ensemble, suspendus dans l'ordre au téléphone puis à chatter jusqu'à pas d'heure et là, nous allons enfin nous voir ! Je suis trop contente !
-Ah bon, mais c’est …C’est génial ça Sid’! »
La boule qui descend dans la gorge ! Etait-il possible que je sois
la seule gourde sur cette terre qu’aucun mec ne rappelait?
« -Oui, je suis trop contente! Celui-là, je le sens bien!!! Et toi, il t’a rappelé le p’tit Gaby ?
-je ne pense pas que ce garçon mérite un surnom d’ourson mignon dans la mesure où jusqu’à présent je n’ai aucune nouvelle ! Je suis désespérée !
-oh mais non, ça fait que 4 jours, c’est un mec, faut pas s’inquiéter ! Il a peut-être eu un imprévu ou des obligations !Il prend peut-être son temps pour te voir dans les meilleurs conditions !!Allez va, je suis sùr e qu’il va te rappeler !
-mouais, maugréais-je boudeuse et sceptique.
-bon ma chérie, je vais devoir te laisser, je suis arrivée là, ro lala, je le vois, il est ponctuel en plus ! Allez bisous, je te promets de tout te raconter en détail !!! »
La vie était trop injuste, j’étais cloîtrée avec mes interrogations et mon
néant, pendant qu’au dehors, tout le monde roucoulait ! Sid’ avec son mystérieux rendez-vous, Karl sans aucun doute avec un nouvel amour de sa vie (il tombait amoureux d’une fille différente
chaque semaine) et Jane-Charlotte devait être en train de maltraiter un pauvre mannequin post-ado innocent. Dur!
Ici il n’y avait que moi, mon beurre de cacahuète, Christophe Dechavanne et Victoria, les seins de Victoria et la roue qui pour moi n’avait pas l’air de vouloir tourner.
Jeudi, 16h. Toujours rien. Karl était sur le point de craquer, je le sentais au ton exaspéré de sa voix. « Mais non Liza,
ce n’est pas toi, tu n’y es pour rien. D’après ce que tu m’as dit, tu as été parfaite : charmante, mystérieuse, détachée…Il n’y a absolument aucune raison qu’il ne te rappelle pas. Non, il ne t’a
pas trouvée moche sinon il n’aurait pas pris la peine de t’aborder ! Facebook? ah ben oui mais chérie tu ne lui as pas toi non plus laissé ton nom de famille ! Il est peut-être, non il est
sûrement très occupé ! »
Il se replongeait dans ses paires de chaussures. Je le fatiguais, c’était flagrant. Il faut dire que depuis qu’on avait monté le
rideau de fer de la boutique ce matin et qu’il m’avait demandé pourquoi j’avais cette tête d’enterrement, je ne faisais que lui ressasser combien Louis-Gabriel était merveilleux, que je devais
être destinée aux loosers et toutes sortes de lamentations désespérées sur mon sort.
Il devait à présent se haïr d’avoir posé la question. Il avait vraiment l’air de mauvaise humeur alors qu’il triait et organisait les
paires d’escarpins que l’on venait de nous livrer, reliant ensemble d’un élastique pieds gauches et pieds droits épars sur le sol. A ce moment même, je me sentais comme un pied gauche avec en
tout et pour tout un élastique effrité incapable de retenir un pied droit digne de ce nom. J’étais une vieille chaussure vintage seule, sans aucun charme.
Il m’était impossible de comprendre comment un garçon qui montre autant d’enthousiasme à votre égard peut laisser passer
autant de temps avant de vous rappeler. Comment un homme si galant, qui ne pouvait détacher ses yeux de vous et avait passé toute une nuit suspendu à vos lèvres (et je refuse de mettre cela sur
le seul compte du gloss) fasciné par le moindre de vos propos au point de rire très fort aux plus médiocres de vos blagues vaseuses, qui avait demandé avec un tel empressement votre numéro ,
pouvait-il être si indifférent et négligeant et laisser passer 4 longues journées sans s’enquérir de votre état, sans se soucier si vous vous portez bien où si vous n’êtes pas passée sous un bus
? Oh mon dieu, c’était peut-être la raison pour laquelle… Oh non, c’était trop dur ! Quel destin tragique pour notre amour ! A peine nous étions-nous trouvés que la fatalité nous séparait déjà !
J’avais des sueurs froides !
Karl qui sifflotait « genie in a bottle », semblait avoir retrouvé toute sa bonne humeur! Tant mieux car je ne pouvais garder cela pour moi toute seule, c’était bien trop lourd pour une seule personne. Je devais partager cette tragédie !
« Karl …et si en fait ce n’était ni sa faute ni la mienne…
-Liza, tu ne vas pas recommencer !
-Ecoute-moi, c’est important : si il avait été appelé sur une intervention, un…un incendie et qu’il lui était arrivé quelque
chose…
-Liza, pitié…
- peut-être qu’en essayant de sauver la vie à quelqu’un dans un incendie, peut-être qu’il a été blessé! Il est peut-être à l’agonie ou dans d’atroce souffrance quelque part dans un hôpital avec des blessures si graves qu’il ne peut saisir le téléphone et m’appeler et peut-être que ça l’obsède et qu’il est extrêmement malheureux !"
Karl me regardait bouche bée, les bras ballants. Il semblait atterré. J’étais moi même horrifiée par l’hypothèse que je n’étais peut-être pas là où je devais me trouver ! Ma place était auprès de lui à son chevet ! Karl réagit enfin, il attrapa son téléphone, me le tendit :
« Tu as raison Liza, tu devrais appeler chaque hôpital parisien afin de savoir dans lequel il se trouve et aller le rejoindre
!
J’étais paniquée :
-très, très bien, qu’est-ce que je dis ?
-Tu dis « bonjour madame, je suis à la recherche d’un homme qui m’a draguée en soirée, je ne sais pas comment il s’appelle, il ne
daigne pas m’appeler mais juste au cas où mais je me suis dit que peut-être éventuellement il était en train de mourir dans votre établissement ? »
-Ne te moque pas de moi ! J’ai entendu un jour, l’histoire d’un homme marié qui avait une liaison secrète avec une femme, ils
s’aimaient éperdument mais il n’osait quitter sa femme handicapée. Un soir qu’il devait aller diner chez sa maîtresse, celle-ci ne le vit jamais arriver. Furieuse et lasse, elle décida de ne plus
jamais le rappeler. Ce n’est que deux ans plus tard, qu’elle apprit qu’il avait eu un accident de voiture mortel en allant la rejoindre, mais comme personne ne connaissait son existence, personne
ne pu la prévenir ! N’est-ce pas horrible ?
-C’est horrible. Quel est le rapport avec toi ?
-Mais s’il était arrivé quelque chose à Louis-Gabriel, comment le saurai-je ? Je serai condamnée à me sentir rejetée et à le mépriser
jusqu’à la fin de mes jours alors que peut-être qu’à son dernier souffle sa dernière pensée aurait été pour moi ! »
Karl se détourna, repris son souffle et expira lentement, se retourna brusquement et fondit sur moi, me saisissant par les épaules me
souleva du sol et se mit à me secouer en hurlant :
«Maintenant tu vas m’écouter et arrêter ! Tu es une magnifique, une fabuleuse jeune femme, n’importe quel homme peut le voir ! Celui
qui ne te voit pas, ne voit rien et n’en vaut pas la peine ! Si ce type doit t’appeler il le fera, mais par pitié cesse de psychoter avec tes pensées absurdes et passe à autre chose !!!
»
Sur ce, il me reposa, replaça délicatement les mèches envolées autour de mon visage ahuri et sorti s’allumer une cigarette. Je restais pantoise. Il avait eu l’air très en colère, j’avais vraiment du l’épuiser avec mes histoires. Les garçons n’ont pas la patience pour ce genre de conversations. C’est plus un rituel de filles. Ce soir, j’appellerai plutôt Sid’ pour lui faire part de mes inquiétudes.Je suis sûre qu’elle, elle me comprendra.





